La Tunisienne Gazelle Run, les foulées d’Alyssa, la première course maghrébine pour les droits des femmes
Dossier

La Tunisienne Gazelle Run, bien plus qu’une course

La Rédaction
08.05.2020

Le 8 mars 2020, s’est tenue pour la première fois en Tunisie, une course pédestre 100% féminine pour les droits des femmes : « La TUNISIENNE GAZELLE RUN ». Notre rédaction était en immersion, à la rencontre des toutes premières participantes de cette course si symbolique.

Entre alternances de gouttes de pluie et alternances de soleil, le ciel tunisien est bien capricieux en ce dimanche matin. Mais il n’empêche pas la journée de fête qui s’annonce, c’est journée qui commence en fanfare ! Et c’est le moins que l’on puisse dire, une fanfare présente pour l’occasion donne le tempo : cette course sera conviviale et festive.

 

Des femmes venues de tout horizon 

La course ne commencera qu’à 10h et pourtant dès 9h, quelques femmes sont déjà présentes autour de l’arche qui prône l’entrée du Fenix de Carthage à Tunis.

Amal Riahi La Tunisienne Gazelle Run 2020

Amal Riahi sur La Tunisienne Gazelle Run 2020

Parmi elles, Amal Riahi, 36 ans qui vient de Tunisie, de la ville de Tunis même. Elle paraît perdue et pourtant, dès l’approche, son visage entouré d’un voile s’illumine : « je suis venue à pied. Je ne savais pas trop quel temps j’allais mettre pour venir.  Je suis en avance. » Pour elle c’était un rendez-vous qu’il ne fallait pas manqué. « Je cours pour le plaisir avec des amies de temps en temps. Je ne suis pas en club, je ne fais pas de compétition, je n’aime pas ça.  Mais quand j’ai vu passer sur Facebook l’annonce de l’événement La Gazelle Run, j’ai tout de suite voulu y participer. A Tunis, nos banlieues et la ville n’est pas adapté pour courir. Pas de trottoirs, pas de chemins. C’est vraiment pas sécurisé. Etre une sportive en pratique libre en Tunisie, c’est difficilement possible, ou alors il faut être très prudente. Ce type d’événement est hyper important pour la liberté des femmes, pour leurs droits. Je trouve que c’est très important.  Et si je peux donner ma voix, je le fais. » »

Le temps d’échanger que les nuages assombrissent et laissent passer la pluie.  Mais le temps capricieux n’empêchent pas les femmes de venir petit à petit jusqu’au village de départ, attiré par la musique et la scène.

« La femme a beaucoup de droits, c’est vrai, mais au niveau de l’application des droits c’est une autre paire de manche. »

Jeanette participante sur La Tunisienne Gazelle Run 2020

Jeanette parmi d’autres participantes sur La Tunisienne Gazelle Run 2020

Jeanette a 61 ans, elle vient aussi de Tunis. Elle a « eu la chance » de faire du sport depuis son plus jeune âge, poussée par une famille sportive. « J’ai pris connaissance de la course grâce à mon club Les Dauphins. On est souvent contacté pour participer à des événements. Moi je suis simplement une membre active du club. (Ndlr. Les Dauphins est un club multisports de course à pied, marche et marche aquatique, de la ville de Tunis) Je pratique de la marche et de la marche aquatique. Je bouge pour ma santé, c’est très important. Et si je suis là aujourd’hui c’est car c’est pour passer un message aussi que c’est important que les femmes se sentent concernées. Autant par le sport que par leurs droits. Et puis on sait bien que si la femme a réussi a faire sa situation sociale d’aujourd’hui, c’est grâce à d’autres femmes avant elles. Il faut continuer nous aussi à œuvrer. » Et la place des femmes en Tunisie alors ? « Oh Mon dieu, répond-elle, je ne sais pas quoi répondre véritablement. La femme a beaucoup de droits, c’est vrai, mais au niveau de l’application des droits c’est une autre paire de manche. La femme Tunisienne est une battante, vous savez. Je fais partie de ceux qui défendent la laïcité dans notre pays. »

« Cette course a une symbolique qui dépasse les frontières. »

 

Khenatelaa Norah participante à La Tunisienne Gazelle Run 2020

Khenatelaa Norah participante à La Tunisienne Gazelle Run 2020

Khenatelaa Norah est avocate. D’origine algérienne, elle est venue spécialement d’Algérie pour la course. « Je viens souvent en Tunisie pour le travail, mais là je suis venue pour la course. J’ai fais 6h de transport pour venir. J’ai vu l’événement sur facebook, ça m’a interpellée et je l’ai noté tout de suite dans mon agenda. J’adore le sport, je suis capable de voyager pour faire du sport. » En effet, ancienne athlète championne sur 8 et 10km marche en seniors 2019 à Tunis, Norah est déjà prête et échauffé pour prendre le départ de la course, le drapeau de l’Algérie et son dossard entre les mains. « Je vais courir avec mon drapeau. Je veux courir pour mon pays. Même si c’est la Tunisienne, cette course a une symbolique qui dépasse les frontières. Nous n’avons pas ce type d’événements en Algérie. »

 

 

 

Alors que la Zumba commence et que l’ambiance monte d’un cran, Emna Braham et sa maman, sont sur le côté, comme seules figées dans le temps, loin de l’agitation. Les mains sur les épaules, le regard plein de douceur avec le sourire, la mère a l’air de transmettre un message fort à sa fille. « Ma fille aime faire du sport je veux qu’elle s’amuse avant tout ».

Emna Braham et sa maman lors de la Tunisienne Gazelle Run 2020

Emna Braham et sa maman lors de la Tunisienne Gazelle Run 2020

 

Une course pour transmettre un message 

La course démarre dans une euphorie incroyable. Toutes pressées de prendre le départ elles lancent un décompte spontané « 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1, Go » Et c’est parti cette vague humaine de 150 femmes se lancent dans les rues de Carthage en poussant un « youyou » de l’arabe « zagharid ».

Quelques foulées, puis quelques centaines de mètres sont déjà franchis dans Carthage sur les routes non fermées. Au détour d’un rond-point quelques policiers pour interrompre la circulation.

Quelques foulées et nous retrouvons Khenatelaa Norah « Moi, je veux transmettre un message, le message que tout est possible. J’ai quatre enfants et je suis une femme qui se sent libre. Pourtant dans le métier d’avocate ce n’est pas facile, il n’y a que des hommes. Aujourd’hui je cours pour mes enfants. Pour les jeunes générations futures. Ma fille est championne Algérie en minime en course à pied. Elle n’a pas pu venir. Mais je veux qu’elle soit fière de moi. »

Et puis la pluie s’en mêle, puis l’orage accompagné de la grêle. Mais rien n’arrête les participantes, qui trempées jusqu’aux os, continuent leur foulée.

Ahlem GRISSET, championne du monde de boxe française en 2007, faisait partie des concurrences : « Ca fait un moment qu’on attendait la pluie en Tunisie. Ca fait deux mois que nous avons le soleil. Malheureusement ça tombe le jour de la course. C’est pénible pour courir mais ça ne nous arrêtera pas d’avancer. On est là pour les droits des femmes, c’est pas le moment de se dégonfler il faut montrer qu’on est fortes. »

Sur la ligne d’arrivée, ce sont majoritairement des hommes qui attendent : médailles et t-shirts en mains « Bravo les femmes vous avez bien couru le marathon »

Dalila Louati, première femme tunisienne a avoir couru un marathon, en témoigne : « C’était une reprise pour moi cela fait longtemps que je n’ai pas couru. Presque un mois. Cette course m’a montré que j’avais encore de la réserve. Et puis je suis arrivée première vétérane. »

Les journalistes sont également présents très nombreux pour immortaliser les moments ; télévision, radio, presse écrite, tous les médias Tunisiens sont représentés. « Oui c’est un événement ici et c’est la journée des droits des femmes pour la francophonie c’est important de traiter le sujet », confie un cadreur.

Remise de prix La Tunisienne Gazelle Run

Remise de prix La Tunisienne Gazelle Run

Puis la météo se calme et fait à nouveau place aux rayons de soleil, pour la remise de prix. Anaïs Quemener, championne de France de Marathon, en ressort gagnante, accompagnée de Dalila Louati, première vétérane. Ne manqueront pas, les discours de clôture dont celui de Madame Hayet Bayoudh, Maire de Carthage « Cet événement ne peut que renforcer la position des femmes. Bravo pour l’organisation et bravo les femmes d’avoir couru. »

Une magnifique édition, qui nous l’espérons, en appellera d’autres.

 

Photo de la ligne de départ La Tunisienne Gazelle Run 2020

Photo de la ligne de départ La Tunisienne Gazelle Run 2020

 

Propos recueillis par Aurélie Bresson

Photos sur place par Aurélie Bresson et Maxime Vildieu

La Rédaction
08.05.2020
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