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À la rencontre des sportives

Emilie Andéol « Dans les années à venir, il faut que cela bouge au niveau des instances fédérales »

AB
03.09.2020

Après une carrière de sportive de haut niveau dans le judo et une médaille d’or aux Jeux Olympiques à Rio en 2016, Emilie Andéol a souhaité s’engager en faveur de l’égalité hommes/femmes dans le sport, en devenant notamment marraine du projet « TouteSport !» du FNCIDFF. Elle dresse le portrait de la situation. Rencontre.

 

Pour quelles raisons avez-vous souhaité vous engager en tant que marraine du projet « TouteSport ! », une action collective pour les femmes qui peuvent être éloignées de l’emploi ou isolées, qui vise le développement de la confiance en soi à travers l’activité physique et sportive mais aussi l’inscription dans une dynamique de groupe ?

Emilie Andéol : J’ai tout de suite été intéressée par ce projet. Dans le domaine sportif, on peut plus facilement faire des différences. Je crois que le sport peut être un vecteur social et un bon exutoire pour les femmes. Quand je suis allée à Evry au CIDFF de l’Essonne en novembre 2019 rencontrer les femmes du groupe « TouteSport ! », j’ai adoré, cela a été un excellent moment d’échanges. Elles m’ont dit que « TouteSport ! » leur avait permis d’avoir une parenthèse dans leur vie. La reprise du sport a été compliquée, mais au fur et à mesure, elles y ont pris goût. Au bout d’un moment, ce n’est plus forcément pour le sport qu’elles venaient, c’était avant tout pour retrouver des amies, avoir un moment d’échange… Dans un groupe, tout le monde se porte vers le haut et c’est ce que j’ai appris avec le judo, même si c’est un sport individuel, on a besoin de l’autre pour progresser. Ces femmes ont aussi motivé leurs enfants à pratiquer un sport ! Je me suis reconnue dans les témoignages de ces femmes… j’ai eu une longue période de recherche d’emploi après les Jeux Olympiques de Rio.

La particularité du projet TouteSport est de proposer un accompagnement socioprofessionnel global aux femmes qui sont accompagnées et pas seulement une activité physique ou sportive une fois par semaine. Rien n’est laissé de côté ni au hasard et pour les femmes c’est génial, elles savent qu’il y aura une démarche complète, qu’elles ne seront pas seules. Je pense qu’il faudrait faire en sorte que ce dispositif soit porté à plus grande envergure, afin que davantage de femmes puissent y avoir accès.

Il est prévu que je me rende à un évènement régional « TouteSport ! » prévu à Clermont-Ferrand avec trois CIDFF, ce sera l’occasion de rencontrer d’autres participantes !

 

 

Quelles difficultés avez-vous rencontré en tant que femme, au cours de votre carrière ? 

Lorsque j’ai commencé à pratiquer le judo, on était sur le même tapis, filles et garçons ensemble. C’est ce qui me plaisait le plus. C’est en arrivant à l’INSEP que j’ai commencé à ressentir des difficultés, la séparation des filles et des garçons… c’était très rare qu’on soit mélangé·e·s. On a tenté de me faire comprendre que « les garçons ne s’entrainent pas avec les filles », comme s’il ne s’agissait pas du même sport !

Au niveau international, étant classée parmi les plus de 78 kg, « j’affrontais » parfois des athlètes faisant 140 kilos. Ce profil étant assez rare à l’INSEP, nous étions seulement 4 femmes. Au début c’était très compliqué de s’entrainer « chez les garçons » du à l’opposition physique. Il m’a fallu du temps pour leur expliquer que ce n’est pas la force physique qui compte, qu’on pouvait rechercher de l’opposition et travailler différemment.

« Ma carrière a été une succession de défaites et de victoires, j’ai connu des moments difficiles. »

En ce qui concerne la médiatisation des résultats, la différence de traitement est flagrante. Dans le judo français, les filles et les femmes ont de bien meilleurs résultats que leurs homologues masculins. Il y a beaucoup de championnes du monde et de championnes olympiques, néanmoins, on continue à se concentrer sur les résultats des hommes. Lorsque des femmes remportent des médailles, on communique à peine leur nom et cela s’arrête là.

Ma carrière a été une succession de défaites et de victoires, j’ai connu des moments difficiles. Pour l’après-carrière je pensais que ça allait être différent, que j’allais moins devoir « me battre »… mais au final cela ne s’est absolument pas passé comme je l’espérais. C’était un nouveau combat pour être légitime ailleurs et je n’étais pas préparée à cela !

Aujourd’hui je travaille avec Stéphane Nomis, au sein de la Fondation IPON (Elle met à disposition du matériel informatique dans 5 pays : Côte d’ivoire, Sénégal, Cameroun, Togo et Maroc).

Dernièrement, on a développé nos actions dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville en France.

« Dans les années à venir, il faut que cela bouge au niveau des instances fédérales. »

C’est en grandissant que j’ai réalisé l’ampleur des inégalités femmes-hommes dans le sport et que cette situation était frustrante. Comment peut-on encourager des petites filles à faire du judo, du sport de haut niveau ou tout simplement s’impliquer dans une discipline, si on n’en parle jamais, si on ne leur montre pas de modèles féminins, notamment à la tête des fédérations sportives ? En définitive, mon parcours peut permettre de véhiculer des messages aux plus jeunes. En ce moment, j’essaye de m’impliquer au niveau du judo. Dans un petit rayon, au niveau départemental, je ressens déjà les difficultés pour m’imposer en tant que femme. J’ai commencé à m’impliquer pour donner envie aux autres de le faire et pour que cela soit plus tard plus facile pour les autres femmes d’intégrer ces instances. Dans les années à venir, il faut que cela bouge au niveau des instances fédérales. On est représentées par deux femmes maintenant, à l’escrime et dans les sports de glace, il aura fallu un scandale dans le patinage pour qu’il y ait une femme à la tête de la fédération…

 

La FNCIDFF a noué un partenariat avec Les Sportives magazine dans un objectif commun de rendre visible le sport pratiqué par les filles et les femmes. Etre une femme dans un quartier prioritaire de la politique de la ville ou en plein milieu de la campagne sans voiture et sans emploi a pour conséquence d’être éloignée aussi du sport… Selon vous, que peut-on mettre en place pour favoriser l’égalité et la mixité dans le sport ?

Emilie Andeol FNCIDFFIl y a une directive ministérielle pour avoir a minima trente pourcent de « sport au féminin ». Avec la crise du Covid 19, le sport est malheureusement remis au second plan. Le ministère des Sports est désormais rattaché au ministère de l’Education Nationale. C’est regrettable car il y aura les jeux de Paris 2024 avec l’ambition de développer le sport pour tou·te·s. D’un autre côté, cela peut être l’occasion d’encourager la sensibilisation des plus jeunes. Il serait intéressant de proposer des créneaux pour les professionnel·le·s du sport dans les écoles pour inciter les enfants à faire du « sport loisir ». Il faudrait que cela devienne « normal » que chaque personne bouge. Il faut qu’on donne par ce biais envie aux filles de faire du sport, que les parents inscrivent autant leurs filles que leurs garçons à des activités sportives. Pour le sport de haut niveau, c’est autre chose, il s’agit de choix individuels.

Il faut qu’il y ait plus de disciplines mixtes. Souvent on voit qu’il faut que ça se fasse au niveau des compétitions internationales pour que cela suive ensuite à toutes les échelles. Il y a un espoir avec les Jeux Olympiques de Tokyo, une épreuve mixte a notamment été acceptée en judo.

Voir des filles et garçons jouer ensemble devrait être la norme. Lorsque les joueurs et joueuses sont petit·e·s, ils/elles ne se posent pas ces questions. Un garçon qui veut faire de la danse classique dans son « petit village » devrait pouvoir le faire, même principe pour une fille qui veut faire du foot et qui est la seule inscrite de son club.

 

Avez-vous un dernier message à faire passer ?

Si vous vous sentez isolée, n’hésitez pas à vous rapprocher d’associations, du CIDFF le plus proche de chez vous… qui peut vous aider, vous accompagner pour chercher un emploi, vous encourager à prendre la parole. Osez parler de ce que vous vivez, dans le monde du sport ou ailleurs. Libérer la parole fait du bien pour soi mais aussi pour les autres.

 

Interview réalisée en partenariat avec la FNCDIFF

Copyright photo : KMSP/Philippe Millereau

Lien vers le spot TouteSport : https://www.youtube.com/watch?v=CPi0ZqDkyLI

Pour plus d’information : toutesport@fncidff.fr

 

AB
03.09.2020
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