Tribunes

Ada, Marta, Wendie et les autres… Merci !

Julie Gaucher
29.06.2019

Tribune. Alors que Charlie Hebdo faisait polémique avec une caricature en Une « consacrée » à la Coupe du monde féminine (12 juin 2019), nous préférons retenir, qu’avec un ballon de football, les joueuses du Mondial mettent un tacle aux inégalités hommes-femmes. Alors merci Ada, Marta, Wendie et les autres !

Ada, c’est Ada Hegerberg, l’attaquante de l’Olympique Lyonnais qui remporte le premier ballon d’or féminin en 2018. Dans un très beau texte publié dans The Players Tribune, elle explique pourquoi il n’est pas question de danser – qui plus est de « twerker », comme lui avait demandé le DJ – quand on remet le premier ballon d’or à une femme. Elle considère d’ailleurs que cette cérémonie n’est pas seulement la sienne mais celle de toutes les joueuses de l’Olympique Lyonnais avec lesquelles elle évolue : « This was not my moment. This was our moment ». Ada Hegerberg a été capable du sacrifice ultime pour une championne qui a consacré toute sa vie au ballon rond : boycotter la plus grande compétition de football pour dénoncer le manque de moyens mis à la disposition de la sélection féminine par la fédération norvégienne.

Marta, c’est cette reine brésilienne du ballon rond (« Rainha Marta »),sacrée six fois meilleure joueuse de l’année par la Fifa et qui fête son but, lors du match contre l’Australie, jeudi 13 juin, en pointant d’un doigt assuré le signe « égal » qu’elle a ajouté sur sa chaussure. L’attaquante brésilienne profite de la couverture médiatique de la Coupe du monde pour réclamer une égalité de traitement entre les joueuses et les joueurs. Son engagement ne date pas d’aujourd’hui puisque dès 2007, Marta s’est faite l’ambassadrice du programme des Nations Unies pour le Développement, œuvrant pour l’égalité entre les hommes et les femmes, au-delà des terrains de jeu : « nous devons marquer des points au nom de l’égalité des sexes ». En juillet 2018, elle est nommée ambassadrice de bonne volonté pour les femmes et les filles dans le sport à l’ONU Femmes.

L’équipe états-unienne (trois titres en 7 éditions ; systématiquement sur le podium) poursuit quant à elle sa fédération en raison d’une « discrimination basée sur le genre ». Les 28 joueuses qui mènent le combat dénoncent la différence de salaire et de condition de travail dont elles sont l’objet par rapport à leurs homologues masculins.

 

Les Bleues nous font rêver de ballon rond, et mettent des étoiles dans les yeux des enfants d’aujourd’hui, garçons et filles confondus… À certaines, plus âgées, elles font regretter d’être nées trop tôt pour trouver le droit de taper dans un ballon sans avoir à se justifier. Merci donc aux joueuses de faire de cette Coupe du monde un terrain de revendications et de visibilité du sport au féminin ! En mettant les femmes au cœur du spectacle sportif, la compétition devient un moyen de lutter contre les stéréotypes.

Le 6 juin, dans une interview accordée au Monde, Ada Hegerberg considère d’ailleurs qu’il est « impossible d’être footballeuse sans se battre pour l’égalité ». Car il s’agit bien de cela : profitant de la couverture médiatique du Mondial, certaines joueuses font du terrain de sport un espace de revendications féministes. Tel un relais, elles prennent le flambeau porté hier par Alice Milliat (qui a tenu tête à Pierre de Coubertin), Nicole Abar (fondatrice de l’association Liberté aux Joueuses, qui vise à lutter contre le sexisme dans le sport) et tant d’autres ! Comme le rappelle Julien Sorez (Libérationdu 14 juin 2019), « il y a [également] une forme d’acte militant à regarder cette Coupe du monde mais aussi à la faire regarder, notamment par les garçons afin de déconstruire des préjugés ». Et le public est là : lors du match France-Corée, les Bleues ont réuni près de 10 millions des téléspectateurs ; elles étaient suivies pas 12 millions de téléspectateurs en fin de match, pour France-Norvège.

Or, pour dire le football pratiqué par les femmes, comme ailleurs, les mots sont importants. Les joueuses ne jouent pas un « football-féminin » qui supposerait des règles particulières, des adaptations et des techniques spécifiques, mais elles pratiquent bien LE football. On sait gré aux journalistes de la presse écrite d’user de plus en plus régulièrement de périphrases pour ne pas sexualiser à tort la réalité du jeu : « football pratiqué par les femmes », « football au féminin »… Les questions de terminologie ne sont pas d’aujourd’hui : en 1924, alors que les Jeux olympiques se déroulent à Paris,L’Auto(ancêtre de L’Equipe) s’interroge sur le choix des mots pour nommer les « champions » de sexe féminin (le substantif mettra du temps à se féminiser) : « Comment appeler nos sportives ? Sportives est naturellement le féminin de sportifs, mais ce n’est pas suffisant. On dit facilement un coureur à pied, un coureur cycliste, mais on dira difficilement, on ne dira même jamais, une coureuse à pied, une coureuse cycliste. On dit aisément un athlète en parlant d’un sportif genre masculin. Peut-on dire aisément une athlétesse ? La question se pose. Ce nom n’est pas sans élégance. Il sonne bien à l’oreille ».

 

Aujourd’hui, la présence des joueuses sur les terrains de football ne peut pas nous faire oublier les combats d’hier… Historiquement, ils sont nombreux à avoir dit aux femmes et aux jeunes filles comment se tenir sur les terrains de sport. « Ils », ce sont les hommes, souvent, médecins ou moralistes, journalistes ou éducateurs, qui prescrivaient et proscrivaient, interdisaient et conseillaient : en un mot, parlaient du corps des femmes sans leur demander leur avis. Alors, qu’elles soient championnes ou pas, les Bleues nous ont déjà permis de gagner : en s’octroyant le droit d’exister là où les femmes ont souvent été poussées sur le banc de touche ; en transférant le domaine sportif dans le champ des luttes féministes.En septembre, nous serons sans doute nombreuses à chercher dans les rayons des magasins de sport des crampons à notre taille et un club pour prendre une licence… et jouer !

Quant à la Une de Charlie, on en fait quoi ? Elle ne nous gâchera pas le plaisir du beau jeu… Pour ma part, je la conserverai dans un carton d’archives, pour ne pas oublier tous les versants de la médiatisation de cette Coupe du monde féminine…

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Julie Gaucher
29.06.2019