Ysaora Thibus combat le fleuret à la main et le poing levé
À la rencontre des sportives

Ysaora Thibus combat le fleuret à la main et le poing levé

Mejdaline Mhiri
24.09.2020

L’escrimeuse Ysaora Thibus est l’un des grands espoirs de médaille tricolore aux prochains jeux olympiques. La sportive, indépendante dans son fonctionnement, s’exprime régulièrement sur les injustices qu’elle perçoit dans la société.

 

Ysaora Thibus est riche. Très riche. Mais ce constat n’a rien à voir avec son compte en banque. Plutôt avec la pluralité de ses identités qu’elle revendique et interroge sans relâche. L’athlète est femme, noire, diplômée, engagée, escrimeuse de haut niveau. La championne de France, huit fois titrée entre 2011 et 2019, a grandi en Guadeloupe, étudié en métropole, s’est émancipée en Italie et aux Etats-Unis. Avec le sport comme leitmotiv. Toujours. « Je me souviens être rentrée dans une salle d’escrime à sept ans, raconte-t-elle. Ma mère y avait inscrit mon petit frère. Jusque-là, je faisais de la danse. Auparavant, je n’avais jamais vu deux personnes, face à face, avec une arme. J’ai voulu essayer, cela m’a tout de suite plu. J’aime le combat, la compétition, la stratégie. »

 

Acharnée du travail

Ysaora Thibus combat le fleuret à la main et le poing levéEncore adolescente, Ysaora Thibus perçoit l’étendue de son talent un fleuret à la main. Mais pour progresser, elle doit quitter son île natale. La jeune fille hésite puis se décide. A 17 ans, elle est excitée par le challenge et n’a qu’une idée en tête : devenir la meilleure sur la piste. Elle débarque dans l’hexagone, au pôle d’Aix en Provence, « il avait neigé cette année-là » se souvient-elle, avant d’intégrer l’INSEP, en région parisienne.

La Guadeloupéenne sait le modèle économique de sa discipline précaire et poursuit ses études en parallèle de sa carrière sportive. « J’ai eu mon bac avec mention très bien, rembobine la fleurettiste de 29 ans. J’ai fait une licence d’économie puis un master en management. L’escrime n’est pas un sport professionnel, on ne touche pas de salaire. Cette époque était difficile en terme d’organisation, ça demandait beaucoup d’énergie, mais ça me ressemblait. »

Ysaora Thibus sait ce qu’elle veut et les efforts que son ambition nécessite. « Pour mon équilibre de vie, c’est important de rencontrer des gens en dehors du sport. J’ai eu mon diplôme après les Jeux de Rio. Ça m’a donné la liberté de pouvoir mener à bien mon projet. Même si on m’a dit que je ne pouvais pas y arriver. ».

Après une cinquième place au Brésil, l’athlète est déçue. Ysaora Thibus remet en question la façon dont elle s’entraîne, souhaite revenir plus forte. « Au même moment, j’ai rencontré mon copain, Race Imboden (NDLR, également fleurettiste), qui est américain. J’ai eu envie de sortir de ma zone de confort. »

 

Cheffe de sa propre entreprise

En 2017, elle quitte Paris et s’affranchit du cadre proposé par sa fédération. « J’ai eu beaucoup de pression quand je suis partie. J’étais la première française à sortir de l’INSEP. J’ai dû créer un système qui n’existait pas. Je suis devenue cheffe d’entreprise, en autonomie complète. » L’athlète organise ses voyages, son emploi du temps et trouve des financements. « Je n’ai pas regretté une seconde mon choix. J’ai énormément appris dans cette aventure. Et j’ai eu mes titres mondiaux… ».

La même année, aux championnats du monde en Allemagne, elle décroche sa première victoire individuelle avec une médaille de bronze. Elle grimpe de nouveau sur le podium en 2018 en Chine, cette fois-ci avec l’argent autour du cou.

« J’ai moi-même souffert du racisme mais le problème dépasse les individus. »

Alors qualifiée pour les Jeux de Tokyo, l’épidémie du Covid-19 bouleverse ses plans et sème le trouble dans son quotidien. Par conviction, pendant le confinement, elle lance sur Instagram Essentielles Stories qui donne la parole aux féminines. « On a vu que le sport était secondaire pendant la crise, juge-t-elle. Il y a de l’incertitude autour des petits sports et pour les sportives. Il y a moins d’implication médiatique qu’auparavant, moins d’investissement. Le soutien de la FDJ, avec la FDJ Sport Factory, m’a permis de conserver de la stabilité dans ce moment incertain. »

Cette inquiétude porte Ysaora Thibus au-delà des enceintes sportives. En Amérique, elle brandit le point et participe aux manifestations Black Live Matter contre les violences envers les Noirs. « En tant que personne, que femme de couleur, je me suis sentie concernée. C’est indissociable de ma construction personnelle. Quand je suis partie aux Etats-Unis, j’ai réalisé qu’une personne peut en inspirer d’autres grâce à sa passion. Je veux utiliser ma voix pour des sujets importants. Le racisme concerne tout un chacun, pas uniquement les minorités qui en sont victimes. J’ai moi-même souffert du racisme mais le problème dépasse les individus. Notre système alimente des injustices et entrave la vie de personnes. C’est de cela dont il est important de parler. »

 

Propos recueillis par Mejdaline Mhiri.

 

Dans le cadre de son programme d’actions Sport Pour Elles, FDJ soutient et encourage les championnes, et agit pour donner envie à toutes les femmes de pratiquer une activité sportive
et faire évoluer les mentalités. Et cela passe aussi par les encadrants.
Mejdaline Mhiri
24.09.2020
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