À la rencontre des sportives

Euro Basket feminin 2019 : Valérie Garnier « L’équipe de France a un vrai statut et des ambitions »

La Rédaction
27.06.2019

Pendant la préparation de l’équipe de France de basket pour l’Euro 2019, Les Sportives a été à la rencontre de Valérie Garnier. Aujourd’hui, la coach de l’équipe de France veut amener son équipe vers un titre…et continuer à s’épanouir en Turquie, dans le grand club de Fenerbahçe.

 

Après la cinquième place acquise au Mondial en septembre dernier, à Tenerife (Espagne), les Bleues ont joué en novembre leurs derniers matchs de qualification, contre la Roumanie et la Slovénie. Deux matchs…et deux victoires. Les Sportives a profité de cette phase de qualification était pour aller à la rencontre de l’équipe de France, dans leur camp de base de Charleville-Mézières, et pour échanger avec Valérie Garnier, entraîneur des Bleues depuis août 2013 et du Fenerbahçe, trois fois vice-champion d’Europe. L’ancienne coach du Tango Bourges a défendu les ambitions de son groupe tricolore et la crédibilité accrue des Bleues sur la scène internationale. Médaillées d’argent lors des trois derniers championnats d’Europe, l’équipe de France de basket affrontera la République Tchèque, la Suède et le Monténégro au premier tour de l’Euro 2019, en juin prochain.

 

Bonjour Valérie Garnier, comment va l’équipe de France aujourd’hui ?

 

On a terminé cinquième du Mondial et ça a été un mélange de satisfaction et de déception. De la satisfaction, car le niveau du championnat du Monde était très homogène et très relevé, avec l’émergence de nouvelles nations, comme la Belgique, et de pays africains, qui sont venus se frotter aux favoris de façon très efficace. Puis cette cinquième place, cela faisait 12 ans qu’on ne l’avait pas eue, donc ce n’est pas rien. Mais il y a aussi eu de la déception. On a cru qu’on pouvait faire partie du dernier carré. Sauf que quand j’ai vu le niveau de jeu des demi finales, nous n’étions pas à ce niveau sur cette compétition.

 

Quels sont les aspects qui ont posé problème, ceux sur lesquels vous essayez de faire progresser l’équipe ?

 

Aujourd’hui, l’équipe de France a un statut. Depuis plusieurs années, on essaye de travailler dans l’excellence, de toujours être dans les trois ou quatre premières équipes au classement final. On y réussit pas trop mal. En 2016, on fait les Jeux Olympiques sans Céline Dumerc, qui se blesse. En 2017, on fait l’Euro sans Sandrine Gruda. Et là, on renouvelle quelque part l’équipe avec quatre joueuses qui n’avaient jamais fait de compétition mondiale, avec une moyenne d’âge de 24 ans et on essaye de maintenir ce niveau. On a beaucoup plus de talents offensifs, ce qui nous permet de marquer beaucoup plus de points que par le passé. Mais ce qui nous a manqué, sur ce Mondial, c’est cette identité défensive qu’on pouvait avoir dans le repli et dans la défense placée. On a pêché dans ces domaines et dans la force au rebond. Sauf qu’on est respectées et attendues à chaque match. On doit donc se préparer à tout ça.

 

Après la retraite de certaines joueuses cadres, l’équipe de France est aujourd’hui en plein renouvellement. Qu’est-ce que ce mélange entre expérience et fraîcheur apporte aujourd’hui au groupe ?

 

C’est important d’injecter régulièrement du sang neuf dans l’équipe. Parce qu’au moment où certaines générations vont disparaître, ça évitera de devoir dire aux générations suivantes qu’elles doivent prendre le relais. Il faut préparer les jeunes générations et quoi de mieux, pour ça, que de leur faire vivre en amont l’expérience des compétitions internationales ? Ce sont les moments où on a envie qu’elles soient les plus efficaces possible.

 

Endy Miyem nous affirmait en interview sur le site qu’un lien s’était crée en 2012 entre le public français et l’équipe de France lors de la médaille d’argent aux Jeux Olympiques de Rio. Est-ce que cela représente aujourd’hui une pression pour l’équipe actuelle ?

 

Bien sûr ! Ce qui s’est passé en 2012 n’est pas anodin. On a beaucoup parlé de la performance des joueuses et de cette médaille d’argent. Ca a été une belle réussite pour le basket féminin français et Céline Dumerc en a été le porte-drapeau. Et moi, j’ai vécu cet instant avec elle, d’abord en tant qu’assistante de l’Equipe de France, mais aussi en tant qu’entraineur à Bourges. Ca avait suscité une vraie émulation dans les salles de France. A chaque fois que Bourges se déplaçait, les gradins étaient remplis. Mais aujourd’hui, le statut de l’équipe de France est dangereux. Il ne suffit plus d’avoir le mot « France » d’inscrit sur son maillot pour être performante. On veut avoir des ambitions, on veut maintenir un certain niveau d’excellence. Et pour y parvenir, on doit y mettre des moyens importants.

 

En parlant de moyens, ressentez-vous qu’il y a eu une évolution, que l’équipe de France féminine est de plus en plus prise au sérieux par les instances fédérales ? Ne serait-ce que dans les rassemblements de ce type ?

 

C’est plus qu’une évolution. Aujourd’hui, l’équipe féminine est traitée de la même façon que l’équipe masculine. Nous sommes dans des hôtels de prestation égale aux hommes. Il n’y a pas de différence pour la fédération et c’est une chance car ça n’a pas toujours été le cas et que ça ne se passe pas comme ça dans toutes les fédérations.

 

Il y a encore quelques années, Céline Dumerc était le symbole de l’équipe, la leader. Aujourd’hui, en 2018, on a l’impression que cette notion leadership est moins claire au sein de l’équipe, que plusieurs joueuses tiennent ce rôle…

 

Dans une équipe, il y a toujours un besoin de leader. Mais quand une joueuse comme Céline arrête, cette notion disparaît et on ne peut pas retrouver ça du jour au lendemain. On ne peut pas à la fois me demander de remplacer Céline Dumerc et être déçus parce qu’on fait une cinquième place au Mondial. Parce que la quatrième place n’avait pas été atteinte depuis 65 ans non plus. Ce Mondial était quelque part une transition et aujourd’hui, le leadership est divisé. On a des joueuses qui prennent ce leadership et montrent la direction, comme Sandrine Gruda, Endy Miyem ou Diandra Tchatchouang. On a aussi la prise de responsabilités plus importantes de Marine Johannès sur le terrain. Il y a des joueuses qui sont plus leader dans les vestiaires, il y a la mission de capitaine…mais j’ai l’impression que les Bleus du foot ont fonctionné comme ça. Quand on regarde les images des coulisses de la victoire au Mondial, on voit que ce n’était jamais les mêmes qui prenaient la parole. Les groupes décident entre eux de leur fonctionnement et ce n’est pas à l’entraîneur de dire qui fait quoi. Tout ceci doit se faire naturellement.

 

Il y a une joueuse de l’équipe de France qui a une maîtrise technique rare, un talent qu’on n’a pas l’habitude de voir dans le basket au féminin, qu’on nous envie, c’est Marine Johannès. Sur quoi doit-elle encore progresser ?

 

Oui, elle sort du lot ici mais aussi ailleurs parce qu’elle a un jeu atypique, que d’autres pays n’ont pas non plus. Et les Etats-Unis connaissent les éclats de Marine car son style ressemble au style de jeu des hommes. Elle joue comme un garçon avec l’élégance d’une femme. On ne va pas lui expliquer comment faire un cross-over ou comment tirer et elle peut marquer des paniers incroyables. Son jeu peut être efficace, très spectaculaire et elles ne sont quelques unes à maîtriser ça dans le monde. Après, elle connaît ses faiblesses. Comme elle n’est plus anonyme et qu’elle affronte des joueuses plus physiques qu’elle, on la cible et elle se retrouve face au meilleur défenseur adverse. Il faut donc qu’elle encaisse le fait d’être attaquée par des joueuses plus puissantes, qu’elle renforce son physique, qu’elle perfectionne sa défense et qu’elle reste forte dans sa tête pour ne pas être déstabilisée quand on essaye de la perturber.

 

Marine est encore jeune…est-ce qu’elle peut être l’avenir de cette équipe ?

 

Elle attire la lumière par ses gestes techniques. Mais sa personnalité contraste avec son jeu d’éclat car c’est quelqu’un de réservé. Elle ne recherche pas cette lumière médiatique. Mais ca va faire partie de sa vie…les gens l’ont choisie, donc elle va grandir. Il ne faut pas oublier que même si elle est dans l’équipe depuis trois campagnes, elle n’a que 23 ans et Céline a arrêté à 35 ans. Il faut lui laisser le temps de s’épanouir.

 

La question de la naturalisation des binationaux dans le sport fait souvent débat. Comment s’est passée l’arrivée de Bria Hartley dans l’équipe ?

 

Oui, en novembre, la FIBA a refusé la naturalisation de neuf joueuses. Mais dans le cas de Bria, ce n’est pas une naturalisation. Quand Bria m’a contactée, elle avait déjà un passeport français. Le gouvernement nous a demandé un tas de documents ainsi que des actes de naissance. Et l’Etat nous a assuré qu’elle était française par filiation par sa grand-mère. A ce titre, elle était donc sélectionnable et la FIBA nous a donné son accord. Elle a eu un passé dans des équipes nationales jeunes américaines, elle a fini l’an dernier meilleure scoreuse du championnat turc et elle n’a encore que 26 ans. On a donc trouvé intéressant d’intégrer à l’équipe de France ce profil différent. C’est une joueuse qui peut défendre, qui peut marquer des paniers à longue distance, qui a des capacités à être très agressive balle en main en un contre un et on manque un peu de ça dans notre équipe. C’était une opportunité intéressante.

 

Sachant que le français n’est pas sa langue maternelle, comment procédez-vous pour que cette joueuse anglophone sa place dans le groupe ?

 

Le fait qu’elle soit l’une des mes joueuses en club a facilité sa venue chez les Bleues. Elle a pu m’entendre parler anglais et s’adapter à ce que je demande sur le terrain dans sa langue. Et mon coaching n’a pas changé entre nos débuts en club et son intégration à l’équipe de France, donc elle s’est habituée à moi. Ensuite, en équipe nationale, je ne parle que le français, sauf quand j’ai quelque chose à lui dire en tête à tête, et là oui, je le fais en anglais. Parfois aussi, les filles lui traduisent naturellement certaines de mes explications sans que je n’aie demandé quoi que ce soit. Et à côté, elle suit des cours de français à Istanbul. Il faut se mettre à sa place, elle arrive, elle doit plaire à un public, à un pays, à un entraîneur et à des partenaires. Ce n’est pas facile mais elle a envie de se faire apprécier. Bria ne veut pas faire comme certaines joueuses étrangères qui arrivent dans certains pays et où on fait tout pour elles. C’est une joueuse ouverte, qui s’est pliée aux règles et qui veut faire partie de l’équipe de France car pour elle, c’est une nation de basket qui réussit. L’histoire de son lien à la France, c’est que sa grand-mère française a rencontré un Américain ici, pendant la guerre, et qu’elle est partie aux Etats-Unis avec lui. Alors aujourd’hui, Bria elle veut rendre sa grand-mère et sa maman fières. Et je crois que pour le moment, elle y prend du plaisir.

 

Après avoir longtemps coaché en France, vous avez rejoint le Fenerbahçe, en Turquie. C’est votre première expérience à l’étranger. Qu’est-ce qui vous a convaincu d’accepter ce challenge ?

 

Je voulais un club conforme à mes attentes, un club où j’aurais des possibilités de performer et où je serais dans de bonnes conditions de travail. Et le Fenerbahce est l’un des meilleurs clubs européens. Le « Fener », c’est le football, c’est le basket, et ça parle, quand on est dans le sport. Alors, j’ai saisi cette occasion. Je connaissais l’équipe féminine pour avoir joué contre avec Bourges et c’est un défi de les coacher. C’est aussi une double première, car je n’avais jamais été en Turquie et ils n’avaient jamais eu de coach femme.

 

Et alors, ça se passe bien ?

 

Oui, c’est très enrichissant ! Je découvre un autre culture, un autre fonctionnement, je côtoie des Turques, des Biélorusses, des Américaines, des Tchèques, des Italiennes…et puis ce club est une grosse structure ! Je me régale ! J’habite à 300 mètres du palais du Fenerbahçe, et autour duquel on trouve une banque, des commerces, le bar du Fenerbahçe… et là, le 18 décembre, on va aller voir un match de l’Euroligue masculine. Le Fenerbahçe va affronter le CSKA Moscou de Nando (de Colo, arrière de l’équipe de France et du club russe, NDLR). Les matchs, c’est 15 000 personnes qui portent le maillot bleu marine et jaune, qui chantent l’hymne du Fenerbahçe… déplacez-vous n’importe où en Turquie et vous trouverez une association de supporters du Fenerbahçe. C’est la plus grande entité sportive du pays et on sent que les gens s’identifient au club. Quand vous voyez sur le calendrier que vous devez jouer votre prochain match contre Galatasaray, vous savez qu’il faut absolument les battre !

 

Et avez-vous été surprise par cet engouement ?

 

De façon générale, la Turquie est un pays de sport. J’habite du côté asiatique d’Istanbul : il y a de grands buildings, mais les quelques espaces verts sont dédiés aux terrains de sport. Les gens se baladent avec des maillots du Fenerbahçe mais aussi du Besiktas, de Galatasaray…ça fait partie de la culture. Je ne m’attendais pas non plus à être reconnue dans la rue car il y a 20 millions d’habitants ! L’autre jour, je suis allée sur un petit marché, j’ai entendu « ah, bonjour coach ! » Mais c’est peut-être parce que le Fenerbahçe a une télévision qui parle des résultats de la section foot, du basket, du volley, de l’athlétisme, de la gymnastique…bref, des neuf sections sportives du club. Les gens sont passionnés de sport donc ils ont sûrement imprimé ma tête. Par contre, ils veulent des résultats. Là d’accord, je leur ai ramené le titre, ça a matché avec les joueuses et l’équipe est restée, donc le club est content. Mais si je perds trois matchs d’affilée, les supporters vont me dire bonjour…mais ils ne vont pas être agréables ! Ils peuvent vous aduler et le lendemain, si vous perdez, ils vous disent de rentrer à la maison ! En attendant, j’ai une chance incroyable. Que ce soit comme joueuse, comme coach…je réalise tous mes rêves d’enfant.

 

Est-ce qu’il vous reste quand même un rêve à réaliser ?

 

Un titre ? On en a parfois un peu senti l’odeur, j’étais assistante en 2013, j’étais coach en 2015, en 2017 et c’est toujours la dernière marche qui est difficile. J’ai gagné une coupe d’Europe avec Bourges, donc un titre avec l’équipe de France, avec mon pays, ce serait le Nirvana. Ce serait le Graal…

 

Dernière petite question, sur une note plus anecdotique. Pour ce shooting, on a eu petit débat, de savoir s’il était mieux de vous faire poser avec le polo France ou si on devait plutôt préférer le tailleur. Chez les coachs, en basket ou en football, il y a d’un côté ceux qui coachent en jogging et, de l’autre, ceux qui mettent le costume. Est-ce que la tenue représente quelque chose, pour vous ?

 

C’est vrai que j’aime être bien habillée. Mais oui, le tailleur, ça me permet d’avoir une élégance et une prestance. Mais je le faisais déjà avant d’être entraîneur de haut niveau. C’est une manière d’accorder du respect à la fonction, c’est une forme de respect envers mes joueuses. Et je ne me verrais pas être vêtue différemment. Parfois, quand la fédération me le propose, j’accepte de porter le t-shirt tricolore…lorsque les matchs ne sont pas télévisés. Je trouve aussi que les talons amènent une silhouette différente. Je ne suis pas très grande, je suis au milieu de grandes femmes et ça impose. Elles mettent leur habit de gala, leur maillot « France », donc je me dois d’avoir une tenue. C’est une façon de leur faire comprendre que c’est le grand soir. Que ça y est, qu’on y est.

 

Propos recueillis par Assia Hamdi  

Article extrait du numéro 11 Les Sportives 

La Rédaction
27.06.2019