AliceMilliat lettre de Barbusse
Récit

« Chère Alice Milliat » : la lettre hommage de Béatrice Barbusse

La Redaction
08.03.2021

Chère Alice,

Ma première rencontre avec vous date de la fin des années 1980 lors de la réalisation d’un mémoire de recherche sur le sport de haut-niveau au féminin dans le cadre de mon diplôme de DEA en sociologie. Je me souviens de ma surprise en découvrant la force de votre combat et de votre activisme organisationnel pour que les femmes puissent participer officiellement aux JO et au-delà pour que toutes les femmes puissent pratiquer du sport. Je n’avais alors jamais entendu parler de vous. Je me souviens aussi de mon étonnement en constatant que vous n’étiez pas dans le dictionnaire et que vous n’aviez pas été honorée d’une quelconque façon par le sport français ou par toute autre institution, qu’aucune salle de sport ou une rue ne portait alors votre nom. Ma colère d’apprendre que vous étiez morte dans un silence abyssal et que vous étiez enterrée sans pierre tombale quelque part dans un cimetière nantais. Ma tristesse d’imaginer que personne n’avait fleuri votre tombe depuis tant d’années et encore moins votre souvenir.

Alice, comme tant d’autres vous avez été pendant un siècle une femme totalement invisibilisée et à qui pourtant toutes les sportives doivent tant… Alors en 2014 lors de la première édition des « 24h du sport féminin » initiée par le CSA, la tentation de demander officiellement votre entrée au CNOSF était trop belle. En vain… Et aujourd’hui 7 ans après, le temps est enfin venu de réparer les dénis du passé et de vous faire entrer définitivement dans le panthéon du sport français. Une reconnaissance symbolique tellement méritée et légitime pour celle qui nous a montré la voie, pour vous Alice.

Il aura fallu attendre un siècle. C’est long, beaucoup trop long vous vous dites sûrement. Oui je sais. Vous devez vous dire également qu’après tout ce que vous avez fait, vous pensiez que les choses avanceraient plus vite. Mais avez-vous oublié que nous sommes en France ? Le pays dont vous notiez déjà à l’époque le retard par rapport à d’autres pays comme l’Angleterre, l’Allemagne par exemple, à propos du développement du sport féminin. Combien de tribunes avez-vous du écrire pour faire comprendre que le sport était une activité tout aussi utile aux femmes qu’aux hommes ? Combien avez-vous du en écrire pour souligner leur capacité à faire TOUS les sports y compris le football ou le cross country ?

Vous aviez des mots forts Alice. Souvenez-vous de ce que vous écriviez en 1924 dans le journal L’Auto : « Bornons-nous à constater que l’opposition masculine vient d’un vieil esprit de domination, du désir de tenir toujours les femmes en tutelle, de la crainte de les voir devenir autre chose que des objets utiles ou agréables à l’homme. »

En avance sur votre temps, vous aviez compris que « le sport féminin est une question sociale » qui mérite que l’on s’y attarde pour le défendre et le développer. Vous défendiez l’idée que « Le sport est aussi indispensable à la jeune fille moderne que toute autre matière enseignée à l’école. Le sport développe la personnalité, donne de l’assurance et du cran, crée un esprit débrouillard. »[1]Vous saviez, comme d’autres féministes de l’époque que vous fréquentiez de temps en temps, que le sport pouvait être un levier d’épanouissement pour les femmes en général. Vous en aviez fait vous-même l’expérience lors de vos nombreux voyages et particulièrement celui qui vous a mené en Angleterre. Vous en êtes revenue veuve mais déterminée à faire avancer le développement du sport féminin en France et dans le monde.

Vous devez certainement être contente de voir qu’aujourd’hui, en France tout du moins, toutes les femmes peuvent faire le sport qu’elles veulent, pas forcément en compétition mais aucune activité physique et sportive ne leur est interdite dorénavant et grâce à vous en grande partie.

Alors en ce 8 mars, j’espère Alice que toutes les sportives se rendront compte combien votre entrée au panthéon du sport français est symboliquement importante. Vous êtes la première grande femme française à avoir milité pour que toutes les femmes du monde puissent faire du sport. Mais vous êtes surtout et avant tout une dirigeante pionnière, Alice, celle qui inspire aujourd’hui de nombreuses femmes j’en suis sûre. Et qui en inspirera bien d’autres encore maintenant que vous êtes sortie de l’ombre.

En tant que dirigeante, vous avez dû faire face à de grandes résistances. Souvent j’imagine toutes les difficultés que vous avez dû traverser, quel sexisme ordinaire vous avez dû supporter que vous nommiez élégamment « billevesées » ou bien encore « sornettes ». Vous nous avez montré combien il fallait faire preuve de détermination, de ténacité mais aussi d’activisme et de militantisme pour faire avancer la cause des femmes dans le sport. Vous nous avez montré que rien n’arrive seul et spontanément. Vous nous avez montré que tout se conquiert en dépit des freins, des résistances et des murs auxquels on se heurte quand on s’engage dans une cause aussi grande. Pardon Alice pour l’oubli dont vous avez été victime. Pardon. Mais aussi merci d’avoir existé et d’avoir mené ces combats pour nous.

J’espère que vous apprécierez de ne pas être trop loin de Pierre dans le grand hall du CNOSF. Je suis certaine que vous avez eu le temps de vous réconcilier. C’est en tout cas dans cet esprit que le 8 mars 2021 restera gravé dans l’histoire de l’olympisme français. Mais ne vous inquiétez pas Alice, nous sommes de plus en plus nombreuses à être vigilantes et à vouloir conquérir d’autres droits car il reste encore du chemin à faire. Vous savez, on entend encore de nombreuses billevesées à propos des femmes dans le sport. Mais vous nous avez montré la voie et plus personne ne pourra l’ignorer maintenant…Vous pouvez reposer en paix définitivement dorénavant, la relève est prête !

Respectueusement vôtre et avec mon éternelle reconnaissance,

Une fidèle admiratrice,

Béatrice Barbusse

[1]« Sport », Les cahiers de la République des lettres, des sciences et des arts, n°6, 15 mai 1927, p 86.

La Redaction
08.03.2021
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