Chroniques des ambassadrices

Isaline Sager-Weider : « Pendant trois mois, j’ai frôlé la dépression »

Isaline Sager-Weider
10.04.2023

Voici la chronique d’Isaline Sager-Weider, joueuse professionnelle de volley-ball depuis 2007. Elle évolue au poste de contreuse centrale. Joueuse de l’équipe de France depuis 2012 et vainqueur de la Golden League en Juin 2022, elle a remporté la médaille de bronze au championnat du monde militaire en juin 2018. Elle est également vice-championne de France avec l’ASPTT Mulhouse volley de 2009 à 2012 et est trois fois championnes de France espoir de 2007 à 2009. Elle est engagée dans le syndicat des joueurs Prosmash et est engagée en faveur du volley santé.

Il est 9h, je me réveille dans le brouillard comme tous les dimanches d’après match. Hier nous avons gagné, un match plutôt facile avec une victoire assez efficace 3-0. Hier soir, j’avais envie de sortir avec mes coéquipières, boire un peu trop, dormir bien trop peu. La plupart du temps, notre coach nous interdit de sortir. Cette fois-ci, il n’a rien dit. Cette permission m’interpelle, je ne la comprends pas. Comment peut-on interdire à des adultes de faire ce qu’ils veulent de leur temps libre ? J’ai trente-quatre ans, après mon match et mes obligations professionnelles, je suis supposée être libre non ?  Mais cette interdiction, c’est la décision de certains coachs masculins… Je n’ai eu qu’une seule coach féminine parmi les nombreux coachs que j’ai eus. Pensez-vous que les coachs masculins donnent ce genre de consignes à leurs joueurs masculins ? Je peux vous garantir que NON ! Quoi qu’il en soit, j’ai dansé, et j’en avais besoin. Je savais que demain, j’aurai mal à mon genou droit, mais j’avais besoin de cette parenthèse.

Un genou à réparer

Isaline Sager-Weider en convalescence après son opération du genou.

Ce genou, il s’est tordu tout seul le 3 février 2019, en plein milieu d’un match. J’ai encore toute l’action et le mouvement en tête. C’était lors d’une impulsion en attaque dite « basket » sur une jambe. J’ai atterri trop près du poteau avec ma jambe opposée. Mon genou droit s’est effondré après que le pied se soit coincé entre la mousse et le poteau. C’était mon type d’attaque favorite et celle où j’étais la plus efficace et la meilleure. Je dis « j’étais », car après ce jour-là je n‘ai plus jamais été aussi bonne sur cette combinaison. Rupture totale du ligament croisé antérieur. C’était ma première blessure, à 30 ans (je ne parle pas des entorses à répétions des chevilles et des doigts). En janvier, nous venions de nous qualifier pour les Championnats d’Europe avec l’équipe de France à Belfort. C’était ma première titularisation lors d’un match important sous le maillot bleu. Avant, je jouais ponctuellement et attendais mon tour patiemment. J’espérais jouer un championnat d’Europe depuis dix ans, c’était mon objectif premier. Nous avons gagné et avons validé notre ticket pour la compétition du mois de septembre suivant, malheureusement un mois plus tard, j’étais étendue sur le parquet du gymnase de Quimper Volley en Bretagne. Je disais adieu à ce rêve, car attendre encore deux ans pour faire cette compétition ne me paraissait plus possible au vu de mon âge.

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« Pendant trois mois, j’ai frôlé la dépression »            

Durant cette période d’arrêt de onze mois, j’étais mentalement très mal. Pendant trois mois, j’ai frôlé la dépression. Mon club de l’époque, le Stade Français Paris Saint-Cloud, n’était pas certain de poursuivre son travail la saison suivante. J’étais à l’aube de mes 31 ans, j’avais quitté ma vie bien rangée, ma maison et mon fiancé huit mois plus tôt pour le volley. Pour vivre ma passion encore quelques années, dans des clubs plus ambitieux, pourquoi pas décrocher un titre même. J’étais perdue. Me fallait-il stopper ma carrière avec cette blessure ? Aurais-je encore la force de reprendre ? Trouverais-je un nouveau club, un nouveau travail ? Mais au-delà de cette reprise, pourrais-je encore vivre de ma passion ?

Je suis passée par de nombreuses étapes : rééducation préopératoire d’un mois et demi, opération (mars 2019, je n’oublierai jamais), post-opération de quatre semaines à Capbreton sur la côte basque (un centre de rééducation fonctionnelle du sportif), ou j’ai rencontré beaucoup de belles personnes, qui sont pour certaines devenues des amies proches. Puis, les béquilles tombées, après un mois complet à marcher d’une manière instable, avec un long processus mental et physique de reconstruction, fait de séances de kinésithérapie et de renforcement musculaire quotidiennes, j’étais revenue à nouveau vers mon volley. Prendre soin de moi et de mon corps était devenu mon obligation, mon but de vie. Avec du recul, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance, car j’étais en arrêt de travail et donc payée, pour me reconstruire. Cette étape de ma vie a été indispensable et pour moi tout faisait sens.

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Relativiser et se soigner

Entre le deuxième et le sixième mois, je suis retournée chez ma mère, à Strasbourg, où j’ai pu travailler avec un kinésithérapeute du Racing club de Strasbourg en football, Éric. J’avais obtenu ce contact par un des blessés rencontrés au centre de rééducation de Capbreton. Une belle solidarité s’opère entre blessés du centre. Je côtoyais des sportifs aux séjours multiples car blessures à répétition (j’entendais souvent des blagues comme « jamais un croisé sans l’autre »). J’avais 30 ans et je ne m’étais jamais gravement blessée de ma carrière, ce n’était pas possible, pas moi, j’étais un roc. Puis, j’ai relativisé. J’ai croisé des pathologies bien plus graves qu’un « simple genou », j’ai parlé avec la psychologue, j’ai essayé de vivre un jour après l’autre. Dans ce centre, on n’est jamais seule et pourtant, on se sent vide de l’intérieur. Les journées sont chargées, mais longues à la fois. J’ai démarré la méditation durant cette période, j’ai tout essayé pour aller mieux. Durant les cinq mois suivant l’opération, j’ai repris peu à peu de la confiance, je pouvais marcher plus aisément mais j’avais peur de tout mon environnement, des gens, du métro, des espaces trop restreints. On m’a également répété à maintes reprises « que j’étais en retard dans ma récupération ». Mon genou n’a pas cessé d’être enflé. C’était dur à accepter.

Puis l’été est arrivé, je commençais à espacer les séances de kiné pour laisser place à des séances de musculation pure. Il fallait absolument renforcer mes jambes. J’ai passé des journées entières seule. Elles étaient interminables ces journées, car une fois sortie de chez le kiné, j’étais triste. Je ne voulais pas transmettre ma tristesse à mes proches, à ma famille, alors je restais seule, à ne rien faire, moi, l’hyperactive à dix milles projets. Je n’avais pas mes coéquipières, mes amis de Strasbourg travaillaient et continuaient simplement leurs vies. Le 6 août, j’ai recommencé à faire quelques foulées sur un tapis. J’étais si fière de moi ce jour-là, même si cela était loin d’être fluide comme mouvement. Quand j’ai eu le feu vert d’Éric (qui d’ailleurs était devenu mon seul confident) pour « me gérer » physiquement, j’ai chargé ma voiture de matériel de musculation et je suis partie faire un tour de France de mes amis et famille. C’était fantastique. Je n’avais aucune obligation. C’était l’un de mes premiers étés sans l’équipe nationale. J’avais quelques étapes en tête et j’y restais aussi longtemps que je le souhaitais. Je me suis sentie libre comme je ne l’avais jamais été auparavant. Je n’avais jamais conduit plus de deux heures, et là j’ai sillonné seule la France avec ma petite Honda jazz grise modèle « vaillante ». J’ai découvert une nouvelle version de moi. Une version plus calme, moins contrôlante et plus légère. Le club de Paris est resté dans la ligue et m’a refait signer, même blessée. Il savait que je ne pourrais être présente que sur la deuxième partie de saison, mais ils l’ont fait. Dans le volley-ball, et plus généralement, dans le sport professionnel, c’est très rare. J’ai eu beaucoup de chance.

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Rééducation, réathlétisation, appréhension

Six mois après mon opération, je suis à nouveau retournée à Cap Breton pour une durée de trois semaines cette fois-ci, afin d’augmenter l’intensité de ma réathlétisation. Trois semaines très très intenses. C’était le mois de septembre, j’ai découvert la côte basque à cette époque de l’année. Les filles de l’équipe de France disputaient le championnat d’Europe. Je n’ai regardé aucun match. C’était trop dur pour moi. Le centre est juste en face de la mer et les doux rouleaux de ses vagues me berçaient. Les couchers de soleil sont magnifiques et la température plus que clémente (environ 26 degrés en septembre) apaisaient ma solitude. Mes journées étaient rythmées par des séances de musculations, de cardio, de renforcement, de récupération et surtout beaucoup de glace pilée sur mon genou. J’ai repris les appuis en extérieur sur la pelouse, j’ai couru, j’ai sprinté, je me sentais si vivante à nouveau. Mon deuxième séjour était bien plus agréable que le premier. La sensation de pouvoir y croire à nouveau augmentait avec les capacités physiques retrouvées. La reprise approchait à grands pas. Mon objectif était pour octobre.

Au bord de la mer, Isaline Sager-Weider savoure ses progrès après des mois de rééducation.

Puis, il y a eu les tests isocinétiques. Ces tests ont pour mission de définir si l’équilibre entre la force des quadriceps et des ischios est suffisant pour la reprise de la compétition. Mon genou et ma musculature étaient trop faibles ; j’ai dû encore travailler dur, pendant six mois, sans ballon, juste mon corps, ma tête et moi. Et ce n’était pas encore assez. Le temps d’apitoiement était plus court cette fois-ci. J’ai fait de mon mieux et mon maximum tout en restant à l’écoute de ce corps qui décidait pour moi. Je suis retournée à Paris pour démarrer doucement la deuxième partie du championnat. Je travaillais quotidiennement avec Emeric, le préparateur physique du club, qui me rassurait jour après jour. On y était presque ! Petit à petit, j’ai touché le ballon. Au bord du terrain, puis après l’entraînement avec mes coéquipières, puis seule sur le terrain. J’étais dans l’équipe sans vraiment y être. Des sentiments d’exclusion et d’inutilité jaillissaient en moi quotidiennement.

Je ne savais pas si ma reprise convenait à mes nouveaux entraîneurs et à mes coéquipières. J’ai recommencé à sauter et attaquer fin novembre, soit neuf mois après ma blessure. Être devant le filet et sauter au bloc à côté de mes coéquipières me mettais dans une situation très inconfortable. Toujours la même appréhension face à mon entourage.

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« Je ne me souviens même plus du résultat, car ce n’était pas l’essentiel à ce moment là »

Avant de partir pour mon dernier séjour à Cap Breton, en décembre, je me souviens avoir réalisé quelques blocs au filet collée à mes coéquipières et même avoir été intégrée dans le collectif 6*6. Mon genou tient, il ne va pas se casser et tout va bien. J’ai vu la mer de Hossegor une dernière fois en décembre 2019 à travers les fenêtres de la cellule haute performance du centre qui s’appelle « le Gouf ». Notre préparateur physique, Marcelo Pereira da Costa (l’ancien kiné personnel d’un certain Thiago Sylva au PSG), ne faisait que crier. Il fallait pousser le cardio, pousser en musculation et se donner au maximum chaque jour. J’étais la première volleyeuse de l’histoire du centre à avoir rejoint la cellule haut-niveau. Les autres étaient trop « fragiles », alors à moi de prouver que ces idées reçues n’étaient que des idées. C’était la première fois que ce même préparateur physique m’a reparlé de l’équipe de France. Il m’encourageait et me poussait vers les prochains championnats d’Europe de 2021. J’étais persuadée que je n’y arriverais pas. La mer était agitée ; les séances étaient très intenses et après une dizaine de jours, j’étais définitivement prête. Le 14 janvier 2020, j’ai joué mon premier match. Je suis entrée dès le deuxième set soit environ onze mois et demi après mon dernier match. Je ne me souviens même plus du résultat, car ce n’était pas l’essentiel à ce moment-là.

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Le volley-ball, pour toujours

Durant cette année 2019, j’ai repris mes formations d’entraîneur et c’est là que j’ai compris pour la première fois que je ne pourrais jamais vivre sans toi mon Volley-ball. Tu me manquais chaque jour, car on t’avait enlevé à moi. J’ai été entourée d’environ vingt-cinq coachs qui étaient adorables avec moi (très peu de femmes, voire une seule sur certaines sessions, vous l’aurez compris). C’était devenu ma nouvelle équipe et mon nouveau but : valider mes formations et mon genou neuf.

En septembre 2021, j’ai été titularisée sur l’ensemble des matchs du championnat d’Europe. Nous nous sommes arrêtées en quart de finale contre la Serbie, vainqueure du championnat d’Europe précédent. C’était magique pour le volley féminin français, car un tel résultat n’était pas arrivé depuis 2013. En juin 2022, nous avons remporté la Golden League. Une médaille d’or historique car un tel résultat n’était pas arrivé depuis 1952. C’était ma première médaille d’or en carrière.

C’est un dimanche, un lendemain de match et de fête et tu me fais toujours souffrir petit genou. La sensation d’empâtement que j’ai chaque jour avec toi, fait maintenant partie intégrante de moi et de mon histoire. La fatigue, les excès et la pluie, renforcent encore davantage ta présence. Merci de me rappeler chaque jour notre histoire et comment tu as créé une nouvelle force en moi, celle de toujours y croire.

Isaline Sager-Weider
10.04.2023

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